À une époque saturée d’informations, comment redonner du sens et de l’utilité à nos contenus ? Ferréole Lespinasse est spécialiste en sobriété éditoriale et langage clair. Au sein de Cyclop Éditorial, elle aide les organisations à remettre du sens et de l’efficacité dans leur communication grâce au langage clair. Elle nous explique comment « élaguer » ses contenus est un véritable levier d’écoconception et de performance pour les organisations.
Bonne écoute à tous et à toutes !
[EXTRAIT]
Ferréole Lespinasse : Élaguer ses contenus c'est plutôt pas mal pour le référencement et en fait la tendance c'est d'aller vers le plus. Et puis, l'être humain a tendance à ne pas aimer le vide. Il y a 45 % des publics qui arrêtent de suivre des marques qui publient trop, il n'y a que 18 % qui arrêtent de suivre celles qui publient trop peu. En fait je pense que ce qui est important dans le travail d'enquête UX, c'est d'intégrer l'édito dès le départ.
[Musique]
Alexandre : Bonjour à toutes et à tous, je suis Alexandre, développeur Frontend et vous écoutez “Salut les designers”, le podcast de l'agence LunaWeb. Aujourd'hui, je suis accompagné par Nicolas, dirigeant de l'agence. Salut Nico !
Nicolas : Salut !
Alexandre : Pour cet épisode, nous avons le plaisir de recevoir Ferréole Lespinasse, experte en langage clair au sein de Cyclop Éditorial qui forme les organisations, entreprises et collectivités publiques en langage clair et en refonte éditoriale. Ferréole, tu as également écrit un livre sur le sujet qui s'intitule “Sobriété éditoriale : le guide pour écoconcevoir vos contenus” dont nous aurons l'occasion de parler. Bonjour Ferréole et merci d'avoir accepté notre invitation.
Ferréole Lespinasse : : Bonjour.
Alexandre : Alors Ferréole pour commencer, je te propose de faire un petit constat pas si difficile à faire. Le constat, il est que communiquer aujourd'hui sur le web pour une organisation n'est pas si simple tant il existe une multiplicité de canaux de diffusion et de formats. Doit-on encore publier des actualités sur son site web ? Privilégier la newsletter qui ne cesse de gagner en popularité ? Y a-t-il un réel intérêt pour ma structure de se mettre à la vidéo ? Tant de questions qui gravitent autour de la notion de contenu et de stratégie éditoriale à adopter.
Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, j'aimerais qu'on s'intéresse à toi, à ce qui t'a donné envie de t'intéresser à ce sujet. Est-ce que tu pourrais nous en dire deux mots ?
Ferréole Lespinasse : Oui bien sûr. Moi ça fait depuis une quinzaine d'années que j'intervient sur tout ce qui est rédaction. À la base c'est mon cœur de métier. Rédaction et formation, et puis comme tu l'as dit, refonte éditoriale. Et j'ai toujours été assez étonnée par le fait que les gens communiquent beaucoup pour ne rien dire. Souvent pour parler d'eux, et de leur nombril. Et je me suis dit, il y a quand même un petit souci. Parce que normalement si on communique c'est pour parler à l'autre et pour répondre à son besoin. Du coup j'ai vraiment commencé à réfléchir.
Alors à l'époque je parlais d'écologie éditoriale. Déjà, à l'époque, on nous disait que pour être visible il fallait beaucoup publier avec parfois des publications très peu intéressantes pour le public. Et finalement quand j'ai rencontré la sobriété numérique, j'ai structuré l'approche autour de la sobriété éditoriale avec une méthodologie.
Et puis aussi, je trouve que parfois les organisations ont tendance à rester dans leur jargon, dans leur prisme, et à ne pas s'adresser aux autres. Et de toute façon, en pilier de la sobriété éditoriale il y a aussi le langage clair et c'est vraiment comme ça que je suis arrivée dans cette approche là.
Nicolas : Très intéressant. Du coup qu'est-ce que toi tu peux observer dans ton métier au quotidien, dans la manière dont les organisations communiquent ? C'est-à-dire avant même finalement que tu interviennes pour elles, qu'est-ce qui va retenir ton attention dans le bon sens, dans le mauvais sens ? Quand tu arrives sur un sujet, est-ce que globalement tu observes là en 2026 des choses particulières par rapport à la manière dont l'éditorial de ces organisations est organisé ?
Ferréole Lespinasse : Alors ce que je remarque globalement c'est qu'il y a quand même des tendances aujourd'hui à aller vers une communication plus responsable, plus utile et c'est tant mieux. Qu’il y a aussi la volonté d'être sur de l'écoconception, alors là j'en parle aussi au niveau web, au niveau du print, du graphisme bien sûr. Par contre, ce que je remarque aussi, je le dis avec ma casquette de formatrice, c'est qu'il est souvent très délicat quand on est dans une organisation de prendre du recul et de se mettre à la place de son public. C'est vraiment le chemin vers lequel j'essaye de guider : se mettre à la place de son public et réfléchir comme lui pense, et non pas comme moi je suis organisé dans mon organisation.
Nicolas : D'accord, est-ce que ça t'arrive souvent de faire le constat d'une surcharge informationnelle justement, avant qu'on fasse appel à toi ?
Ferréole Lespinasse : Bien évidemment. Après il faut aussi se remettre dans le contexte. On a été biberonnés au calendrier éditorial.
On nous a toujours dit “Pour être visible il faut publier beaucoup, c'est bon pour le référencement”. Alors que élaguer ses contenus c'est plutôt pas mal pour le référencement.
Et en fait la tendance c'est d'aller vers le plus. Et puis, l'être humain a tendance de toute façon à ne pas aimer le vide.
Nicolas : OK je vois, est-ce que tu as des exemples concrets de surcharge informationnelle pour qu'on puisse comprendre ce que toi tu peux observer et ce que tu considères comme étant de trop dans les publications des clients pour lesquels tu peux intervenir ?
Ferréole Lespinasse : Alors au lieu de parler d'exemples je vais peut-être te parler de chiffres. J'avais retenu quelques chiffres qui étaient que, par exemple, on a à peu près 60 % des contenus des marques en ligne qui est jugé ennuyeux et non pertinent.
Nicolas : D'accord, carrément.
Ferréole Lespinasse : Pour 60% il y a des problèmes de lisibilité du contenu au niveau de la clarification des messages aussi, ce qui fait que 45 % des gens abandonnent la lecture si un message est trop complexe. Donc ça aussi c'est gênant. Et puis un autre message de surcharge informationnelle, mais ça c'est un chiffre qui est assez vieux et qui ne cesse d'augmenter malheureusement, c'est qu'il y a 96,5 % des pages du web qui ont un trafic nul sur les moteurs de recherche. Donc ça veut dire qu'il n'y a que 3 % du web qui est visité. Ça c'est quand même assez gênant.
Alexandre : J'aimerais revenir sur quelque chose que tu as dit : “on a été biberonnés un petit peu”. Est-ce que tu as une idée d'à peu près de quand ça date ? Et quand au début du web quand on disait “Il faut publier beaucoup”, c'était argumenté quand même ? Ou c'était plutôt un feeling ?
Ferréole Lespinasse : Quand il y a eu les premiers sites web, vers les années 2000-2005 en général, ce que faisaient les gens c'est qu'ils prenaient tout ce qu'ils avaient dans leur placard papier et qu’ils le mettaient sur le web. “Tous les journaux internes depuis 88 on va les mettre, tout le monde va les consulter”, bon il y a eu ça. Et après je dirais que ces notions de calendrier éditorial datent de 2010 quand a commencé l'avènement des réseaux sociaux, quand tout le monde a été concerné par ça. À l'époque, je ne sais pas si ça avait un intérêt, mais il y avait plus de place. Donc effectivement on pouvait se rendre visible, mais c'est plutôt un feeling qui le dit, à l'époque je n’avais pas forcément tous les chiffres. Dans tous les cas, il y avait une saturation des messages. Et puis d'ailleurs, dans les chiffres, il y en a un, c'est le “Blog du modérateur” qui l'a sorti l'an dernier, c'est “80 % des créateurs de contenu ressentent des syndromes d'épuisement professionnel”. Donc de toute façon, il y avait déjà cette perte de sens etc. Mais là je suis plus dans le feeling que dans les chiffres.
Alexandre : Oui bien sûr, donc il y avait vraiment une volonté d'occuper l'espace. Dans une interview que tu as donnée au site web “Internet 2000”, tu expliques qu'on parle pour ne rien dire. Est-ce que tu peux développer cette idée ? Puisqu'on se doute que pour plusieurs de nos auditeurs, sous-entendre qu'il faudrait moins parler ça peut faire très peur.
Ferréole Lespinasse : Effectivement, la peur du vide. Alors d'après moi, l'idée c'est toujours de se dire “Est-ce que je communique pour répondre à une pratique de conformité algorithmique, parce que j'ai l'impression que ça va m'amener du clic ? Ou est-ce que je communique parce que je pense que c'est utile pour mon public, qu'il en a besoin ?”. Dans les formations que j’anime, je dis souvent aux personnes : “Peut-être que votre public là maintenant il n'a pas besoin de cette info. Il en aura peut-être besoin plus tard. Du coup ne lui donnez pas maintenant, pour aussi accompagner son parcours et ne pas surcharger d'informations au démarrage.”.
Nicolas : Il y a une stratégie de cadencement du message. C'est moins communiquer pour être mieux perçu, et donner de l'exhaustivité peut-être dans un 2ème ou 3ème temps.
Ferréole Lespinasse : C'est ça ! Et c'est comme ça qu'on arrive à rendre nos publics autonomes aussi dans les tâches et les actions qu'ils ont à réaliser.
Alexandre : On a bien compris que dans ton approche, il y a le public qui est au centre. Quel impact cette abondance de contenus, cette surcharge informationnelle a concrètement sur le public ? Est ce que ça amène directement à une fuite des utilisateurs ?
Ferréole Lespinasse : Alors effectivement il y a une fuite et j'ai des chiffres là-dessus, assez récents (fin 2025), qui disent qu’il y a 45 % des publics qui arrêtent de suivre des marques qui publient trop. Et il n'y a que 18 % des publics qui arrêtent de suivre celles qui publient trop peu.
Alexandre : Ah il y a un juste milieu quand même !
Ferréole Lespinasse :
En fait, le risque de désabonnement lié à une publication trop importante est 2,5 fois plus élevé que celui de peu publier.
Nicolas : Ce qui est hyper antinomique pour les personnes en charge de l'animation d'un site qui pensent, au contraire, que plus elles vont publier, plus elles vont couvrir de territoire d'audience et plus elles vont intéresser de gens.
Ferréole Lespinasse : Effectivement c'est antinomique, après je pense que c'est important de rester dans son domaine d'expertise, là où on est le meilleur, et proposer des publications de qualité.
Alexandre : Donc encore une fois cette peur du vide.
Ferréole Lespinasse : Cette peur du vide oui, et j'aimerais quand même rajouter quelque chose, c'est que si tu veux bien faire un travail édito, déjà mets à jour tes publications, enlève celles qui sont obsolètes. Le vide tu ne l’as pas trop quand t’occupes bien d’un site…
Nicolas : Oui parce qu'à l'inverse, avoir trop de contenu c'est prendre le risque de plus, ou en tout cas … produire beaucoup de contenu c'est prendre le risque d'en laisser plein sur le côté quelque part dans un site web, avec des cas assez concrets que nous on peut rencontrer de gens qui se rendent à un événement alors qu'en fait c'était celui de l'année passée, mettent à jour leurs procédures alors qu'en fait elles sont obsolètes, vous voyez ce que je veux dire ? C'est que quand on a 250 articles sur un thème, peut-être que la moitié est déjà totalement obsolète du fait que la réglementation a changé.
Ferréole Lespinasse : C’est ça !
Alexandre : C'est peut-être prendre le risque aussi, de noyer son propre contenu intéressant.
Ferréole Lespinasse : Oui tu le cannibalise en plus, donc c'est ça aussi le problème. Pour le lecteur tu n’es plus trop une source d'informations fiable, et toi même tu cannibalises tes contenus.
Nicolas : Alors du coup ça nous amène à un autre chapitre de de cet échange qu'on a voulu aborder avec toi, c'est la notion de “langage clair” et d’ “ UX writing” parce qu'il s'agit de ça pour viser la sobriété éditoriale dont tu es la spécialiste. On se dit “tiens déjà, le postulat de départ d'infobésité qui est un terme qu'on commence à entendre parler, avec à la fois les pratiques via les réseaux sociaux, la surabondance de contenu dont on vient de parler, et la capacité que l'utilisateur a ou pas à suivre ce rythme totalement effréné. C'est d'ailleurs un concept qui est un peu le point de départ de ton livre. Déjà juste d'un point de vue définition, comment tu circonscrit ce terme là, ça veut dire quoi l'infobésité ?
Ferréole Lespinasse : L'infobésité pour moi on est vraiment dans cette notion de surcharge informationnelle. L'infobésité elle va concerner tous les messages qu'on produit en tant qu'organisation, mais aussi tout ce qu'on reçoit en tant que personne d’e-mail, de notifications… toute cette charge cognitive. Il y a eu aussi, d'ailleurs ça rejoint ce dont tu parlais tout à l'heure quand on parlait d'inbound marketing
Nicolas : La grande mode des années 2010…
Ferréole Lespinasse : Oui et on en revient, tant mieux. Parce que ça a été vraiment cette surcharge d'informations à produire, à créer.
Nicolas : C'est vrai que c'était une sacrée discipline. À l'époque, l'inbound marketing définissait que pour une cible identifiée dans un moment de vie identifié, il fallait créer 10, 15, 20 contenus, du plus basique au plus spécialisé. Pour finir par, par exemple, un livre blanc ou demander une démo, ou que sais-je encore. Ça voulait dire que dans ton calendrier éditorial, uniquement pour cette cible, il fallait créer ces X contenus, et multiplier ça par le nombre de cibles, par le nombre de marques éventuellement que tu devais gérer, ce qui était du coup stratosphérique parce qu'il fallait produire du contenu authentique, de qualité, hyper segmenté, pas oublier que l'épisode 12 était avant l'épisode 13, et qu’il ne fallait pas tout dire… Bref c'était infernal comme approche.
Ferréole Lespinasse : Effectivement. Et d'ailleurs j'ai un bon exemple. Là j'accompagne un client depuis quelques mois, qui avait mis en place une stratégie inbound marketing dans le domaine du tourisme. Et là depuis qu'on a travaillé sur la notion de sobriété éditoriale ils ont arrêté leur stratégie inbound marketing et ils sont en train de réviser leur contenu en langage plus clair parce qu'ils se sont aperçus qu'ils y sont tombés un peu dans les travers du marketing avec le sensationnel, le waouh. Et là l'idée c'est de revenir à plus de bon sens et de pratico pratique.
Pour terminer sur l'infobésité aussi, elle est liée aussi aux pratiques de travail. Aujourd'hui on a souvent une messagerie instantanée, on reçoit des notifications dans des groupes Telegram, Signal, Whatsapp etc. Il y a aussi tout ça qui est là. Et il y a quand même un observatoire de l'infobésité qui est créé depuis deux trois ans, ça s'appelle “L'observatoire de l'infobésité et des pratiques collaboratives” quelque chose comme ça, en tout cas c'est hyper intéressant. Il publie un référentiel chaque année, et c'est effrayant de se rendre compte que ça a donné lieu à un observatoire.
Nicolas : Carrément. Toujours dans la veine de commencer par bien définir les mots, le langage clair paraît très simple mais qu'est ce que ça recouvre exactement ?
Ferréole Lespinasse : Déjà le langage clair c'est une norme, norme ISO 24 495. C'est une norme depuis juin 2023. Et l'idée c'est que c'est une communication qui est faite pour que l'utilisateur puisse facilement trouver ce qu'il cherche, comprendre ce qu'il trouve, et utiliser ce qu'il trouve pour répondre à son besoin.
Le langage clair va se concentrer sur la capacité du lecteur à bien utiliser un document.
Alexandre : Et quelle est la différence avec l’UX writing ? Est-ce que le langage clair est une branche ? Comment les deux termes cohabitent ?
Ferréole Lespinasse : Quand je parle d’UX writing, je dirais que c'est permettre à l'utilisateur d'interagir et d'accomplir facilement une tâche donnée, d'être dans un parcours, d'accéder une bonne information. L’UX writing c'est plutôt sur le web, le langage clair c'est une norme européenne pour tout type de support. Après c'est vrai que moi j'aime pas trop les mots en “ing” alors j'ai plutôt tendance à parler de langage clair. Mais je pense que de toute façon ça se recoupe.
Alexandre : C'est un outil quoi…
Nicolas : On pourrait peut-être associer une dimension marketing à l’UX writing, dans le sens où la marque qui va utiliser un certain vocable, une certaine manière, de l'humour… va créer un peu sa tonalité à elle qui peut être claire ou pas claire d'ailleurs. Alors que le langage clair se veut par essence assez neutre et très universel non ?
Alexandre : C'est marrant parce que pour moi là on est déjà presque dans la charte éditoriale plus que l’UX writing. Mais tout ça c'est des mots compliqués aussi à définir. On va entrer dans le cœur de ton expertise Ferréole, on va parler de la sobriété éditoriale. J'aimerais bien, si possible, avoir une définition de ce terme là de ta part. Parce qu' on pourrait essayer de deviner : la sobriété éditoriale qu'est ce que c'est ? Est ce que c'est juste communiquer moins ? J'imagine que c'est plus subtil que ça ?
Ferréole Lespinasse : Effectivement c'est plus subtil que ça (rires). La sobriété éditoriale, c'est apporter un regard critique sur nos actions de communication et donc ça va être de revisiter sa stratégie de com’, son dispositif de communication, revisiter la fréquence de publication de ses contenus, leur qualité, leur format, leur cycle de vie.
Le premier objectif c'est d'alléger la charge mentale des utilisateurs et celle aussi des communicants et créateurs de contenus. Parmi les objectifs bien évidemment il y a réduire l'empreinte environnementale du numérique et de la communication. Et puis il y a également aussi optimiser l'efficacité de la communication, parce qu' il y a pas mal de leurres en communication. D'ailleurs la communication représentée par un haut parleur pour moi c'est une vision dévoyée de la communication. La communication ce n’est pas parler plus et crier plus fort, pour moi c'est cibler la bonne personne, au bon moment, avec le bon message. Du coup c'est remettre du bon sens dans cette communication pour qu'elle soit plus efficace.
Nicolas : Alors du coup ça m'emmène à une réflexion, c'est que dans une démarche de numérique responsable, finalement le langage clair et la sobriété éditoriale ont une part très active à jouer.
Ferréole Lespinasse : Carrément ! De toute façon le bouquin tel que je l'ai conçu, il a été fait pour être le pendant des “115 bonnes pratiques d’écoconception web”. C'est vraiment : “l'éditorial accompagne la sobriété numérique”. Quand je dis “éditorial” je comprends “sobriété édito” et “langage clair”. Cela dès la réflexion sur le parcours utilisateur, et puis ensuite quand je vais réfléchir à la création de l'arborescence, en partant du principe qu'un bon déchet c'est celui qu'on ne produit pas. Donc l'idée ça va être vraiment de dimensionner au juste besoin. Et puis après, dans la rédaction des contenus, puis dans le cycle de vie du contenu.
Nicolas : Donc il y a vraiment cette notion de pertinence du contenu, avant de parler de la caractéristique de ce contenu en lui-même.
Ferréole Lespinasse : Bien sûr. Et d'ailleurs je voulais juste rebondir sur ce que tu as dit tout à l'heure Alexandre, c'est que souvent les gens croient que “sobriété éditoriale” ça veut dire écrire moins écrire plus court. Alors oui des fois, effectivement, ça va être d’écrire plus court. Mais des fois, ça va être de rajouter de l'info parce qu'elle est manquante. Encore une fois c'est écrire pour l'utilisateur.
Alexandre : Pour revenir un petit peu sur tout ce qui a été dit, on voit bien quand tu nous expliques un petit peu toutes ces définitions “langage clair”, “sobriété éditoriale”, on voit bien comment ça répond en partie à nos interrogations du début sur l'infobésité, la surcharge informationnelle, toutes ces choses là. Donc moi la question que je me pose, c'est comment tu convaincs quelqu'un d'adopter ces pratiques là ? Est ce que tu pars d'abord dans une perspective de vulgarisation comme on essaie de le faire ici, de bilan, “voilà l'état de l'art”, “on est dans en surcharge informationnelle, et peut-être tendre vers une sobriété éditoriale c'est ce qu'il faudrait faire”… C'est comme ça que tu approches un petit peu quand tu essaies de parler de ces sujets-là ?
Ferréole Lespinasse : Ça va dépendre, et c'est amusant parce qu'il y a peu de temps j'ai publié “Comment convaincre les dirigeants d'adopter la sobriété éditoriale ?”, je vous donnerais le lien. Alors effectivement, les chiffres ça permet de se rendre compte qu'en fait on communique beaucoup pour rien. Je trouve que les chiffres c'est bien, comme ça on n'est pas dans du ressenti on est dans du factuel. En général les communicants sont tous d'accord, il n'y a pas de problème, quand on parle d'en faire moins et de faire mieux ça parle à tout le monde. J'anime des formations depuis 15 ans maintenant et il y a des gens que je vois en perte de sens dans leur métier parce qu'on leur a dit qu'il fallait publier tant de postes par semaine etc.
Alexandre : C'est un aspect intéressant dont on n'a pas parlé, mais finalement ça touche aussi beaucoup les producteurs de contenu. Tu l'as un peu mentionné mais en fait ces problématiques ne touchent pas que les utilisateurs.
Ferréole Lespinasse : Exactement ! Donc ce qui peut fonctionner, ça va être, notamment dans la fonction publique, le fait de parler de la charge mentale des collaborateurs. Donc préserver leur santé mentale, ça fonctionne comme argument. Il y a des chiffres, je l'ai dit, sur la santé mentale. Il y a effectivement l'efficacité, il y a le budget, puisque de toute façon si tu maîtrises mieux ton contenu tu en produit moins, il est plus qualitatif, tu l'entretiens donc tu le valorises plus à long terme.
Nicolas : On peut aussi ajouter une évolution du marché très forte en ce moment côté SEO et GEO. C'est que, de plus en plus, la quantité ne paye plus. Les contenus tendent à être beaucoup plus segmentés, plus courts, plus directs, à apporter une information directement palpable plutôt qu'à la décrire avec tous les termes, les synonymes, les mots correspondants et les cocons sémantiques… C'est un peu la fin du SEO “à la papa”, et c'est tant mieux parce que ça nous conduit à un peu plus de sobriété, à penser “En quoi mon contenu va réellement répondre aux besoins de l'utilisateur ?” plutôt que, traditionnellement, “En quoi mon contenu peut m'aider à capter un maximum de surface et d'exposition, et donc à faire venir un maximum de gens ?”.
Ferréole Lespinasse : Effectivement, je suis tout à fait OK avec ça. Et puis aussi dans les arguments qui fonctionnent, pas auprès de tout le monde mais auprès de certains, le fait que le langage clair soit une norme - à terme il y aura un label - pour les organisations, c'est factuel le “langage clair”. Bon ça va bien sûr intéresser celles qui sont liées avec le public. Et puis côté public toujours, la loi de 2022 qui invite toutes les collectivités de plus de 50 000 habitants à adopter une stratégie numérique responsable. La sobriété éditoriale c'est une des réponses aussi à cette loi là.
Nicolas : On avait une question qui était plus relative - alors ça va nous toucher très directement - comment tu peux mettre en place une collaboration avec une agence de design et une équipe de développement qui sont chargées de réaliser le site, soit sur de l'existant ou au contraire sur un nouveau site ? Comment ça se passe en termes de process ? Est-ce qu'il y a un audit ? Est-ce que tu fais du suivi ensuite ? Comment tu opères dans une telle situation, comment travailler ensemble demain par exemple ?
Ferréole Lespinasse : D'après moi il y a un écueil quand même depuis des années, d'ailleurs on le voit dans les maquettes, quand il y a du lorem ipsum pour mettre le texte déjà…
Nicolas : Ça part mal !
Ferréole Lespinasse : Oui, c'est pas top. En fait je pense que ce qui est important c'est que lors du travail d'enquête d’UX, c'est important d'intégrer l'édito dès le départ. Parce que c'est à ce moment-là qu'en édito on peut récolter des billes, de la nourriture pour pour créer du contenu, qu’on peut orienter, recalibrer. Puis, il y a tout le travail d'inventaire des contenus. Pour info, avec le guide pour écoconcevoir vos contenus, il y a des grilles d'audit qui sont en accès libre où on peut aller analyser une page, type page de service, une page de présentation, donc c'est des outils qui peuvent être utilisés dès le démarrage quand on va faire le tri des contenus pour voir après qu'est ce qu'on garde dans dans l'arborescence.
D'après moi c'est vraiment dès le démarrage qu'il faut réussir le mariage Édito / UX.
Alexandre : C'est quelque chose qui nous parle beaucoup, c'est vrai que nous on a des UXR et c'est quelque chose qu’on essaye de valoriser, que tout se passe au début en fait. Même une enquête pour savoir demain de quel type de contenu nos utilisateurs ont besoin, même ça ça peut être très utile.
Nicolas : Alors justement ça veut dire que concrètement toi quand tu arrives sur un projet pour lequel il y a une dimension de sobriété numérique qui est attendue pour revisiter un site existant, ça veut dire que tu vas mettre à plat l'intégralité des contenus pour faire adopter une sorte de matrice dans laquelle on va faire le ménage et venir catégoriser, critèriser les contenus, pour ensuite passer à une étape plus de réalisation. Ça veut dire que, du coup, il y a un corpus de contenus avant/après ? Il y a une bascule éditoriale qui va s'opérer, on va “remouliner” les contenus ? Comment ça s'opère ?
Ferréole Lespinasse : Alors oui, et puis qui doit être aussi vu avec un angle SEO. Parce tout à l'heure on parlait des contenus qui se cannibalisent entre eux, c'est important aussi de vérifier si je dois fusionner des contenus, lesquels je garde aussi. Je n’ai pas des chiffres en tête mais en tout cas dans tous les projets que j'accompagne, quand on élague les contenus, quand on supprime pour renforcer en fusionnant des pages, ça fait vraiment grimper de manière importante.
Nicolas : Ça casse un peu une image qu'on pourrait avoir de dire : “Si je pars dans une logique de sobriété éditoriale, je vais enlever des contenus et je vais perdre en référencement”.
Alexandre : Ça fait peur !
Ferréole Lespinasse : C'est la première crainte, et elle est infondée. Parce que dans tous les sites, quand on supprime, quand on élague le contenu, ça ne pose pas de problème. Au contraire, ça fait monter le trafic puisque le moteur de recherche se concentre sur le contenu existant qui est de meilleure qualité.
Alexandre : Je pense que c'est ce dont on parlait au tout début. C'est l'éducation première de beaucoup de professionnels du web d'avoir beaucoup de contenus.
Ferréole Lespinasse : Oui c'est parce qu'il y a eu des fantasmes de “Plus t'auras de contenus, plus tu seras visible.” et c'est aussi tous les fantasmes autour de la technique, qu'on retrouve aujourd'hui avec l'IA etc. L'homme ne cesse d'être complètement en plein fantasme devant la technique au lieu de revenir à du bon sens. Ça c'est pas nouveau.
Alexandre : L'un des sujets dont je voulais parler avec toi aussi c'était ton livre, revenir un petit peu sur le livre “Sobriété éditoriale, le guide pour écoconcevoir vos contenus”. Quand on a échangé en amont de cet entretien tu nous as parlé d'un livre qui peut aussi être utilisé par des non rédacteurs, est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ça ?
Ferréole Lespinasse : Ça je l'ai dit parce que c'est vraiment des retours que j'ai eu de designers ou d'autres personnes autour de la sobriété numérique qui me disait “C'est super, moi je fais du développement, j'ai pu vraiment tirer des bonnes pratiques du livre”. Après c'est un guide que j’ai fait vraiment de manière hyper opérationnelle, avec des exemples. Il y a aussi une règle de validation ce qui permet de se dire “Est-ce que j'y suis ou j'y suis pas dans cette bonne pratique ?”. J'ai vraiment essayé de le faire pour qu'il soit vraiment aidant et j'ai eu des bons retours dessus.
Alexandre : C’est concret, il y a de la méthodologie en fait.
Ferréole Lespinasse : Voilà c'est vraiment de la méthodo. Comme je l'ai dit, ça fait 15 ans que je fais des formations, donc j'essaye d'être très descriptive et d'insuffler tout ce que j'ai fait dans mes formations.
Nicolas : Je trouve que typiquement le profil de consultant chef de projet, si on l'applique à une organisation comme la nôtre, est hyper sollicité par ce genre de méthode parce que tout au long du projet et via la relation qu'il a avec ses clients, il va finalement être en première ligne pour pouvoir aider le client déjà à prendre conscience de la surcharge éditoriale présente par exemple au sein de son site internet, puis ensuite il va pouvoir préconiser et dire “Attendez on fait une refonte d'accord, mais en plus de l'audit SEO il serait peut-être intéressant de faire un audit lexical, un audit éditorial. Et puisque nous allons refondre votre site, pourquoi pas inclure en plus des méthodes d'écoconception classique qu'on va mettre en place, et bien cette logique de sobriété éditoriale”. Donc finalement le chef de projet web est probablement l'un des premiers utilisateurs de ton livre.
Ferréole Lespinasse : Oui complètement. Ce que j'ai essayé de faire avec le guide c'était qu’il soit complémentaire aux normes qualité web, par exemple à tout ce que fait Opquast. C'est vraiment qu'il y ait de la complémentarité et pas de la redondance.
Nicolas : Il y a un passage qui m'a marqué dans ton livre, en tout cas une citation, tu dis à un moment donné “Communiquer c'est renoncer”. Je trouve que c'est très fort comme affirmation. Est-ce que tu peux expliciter cela ? Parce que justement c'est peut-être ça aussi, des petites formules chocs, qui peuvent aider à convaincre le client.
Alexandre : Bien sûr c'est très fort.
Ferréole Lespinasse :
En fait renoncer c'est faire des choix. Donc au lieu de tout dire et de mettre tout sur le même niveau, c'est décider ce que je vais dire, et quand je vais le dire.
Et ça demande aussi parfois des arbitrages qui peuvent être complexes parce que dans une organisation, si on renonce à communiquer sur un service, ça peut être complexe. Donc il faut arriver à nourrir son besoin, néanmoins. Mais effectivement c’est rendre plus crédible, plus audible la parole, en la raréfiant. Plutôt qu’en la multipliant à l’excès comme on peut le voir aujourd'hui.
Nicolas : Ce qui est un très bon enseignement finalement, même si c'est très dur. Je sais que moi naturellement je vais aller vers l’exhaustivité et combler l’espace. Alors qu’au contraire quand on est pertinent c’est souvent qu’on est très efficaces, qu’on dit peu de choses, qu’on a pensé à ce qu’on allait dire. Et ça pour le coup dans ton livre, il y a les méthodes pour apprendre à faire ça. Et je trouve que c’est, en tout cas pour moi, un axe de progression important dans mes propres communications.
Alexandre : Écoutez c’est déjà la fin de cet épisode, merci beaucoup Ferréole d’avoir partagé ce moment avec nous et d’avoir répondu à nos questions. On est ravis nous, d’avoir appris sur la sobriété éditoriale avec toi, et on renvoie nos auditeurs à aller découvrir ton site web sobriete-editoriale.fr ou ton livre “Sobriété éditoriale : le guide pour écoconcevoir vos contenus.”
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Alexandre : Il ne nous reste plus qu’à vous remercier vous, chers auditeurs, d’avoir suivi ce nouveau podcast, nous espérons que cet épisode vous a plu. En attendant le prochain, n'hésitez pas à écouter ou réécouter les épisodes précédents et à vous abonner à la newsletter du podcast pour retrouver l’ensemble des ressources de nos épisodes et les conseils de nos invités. Vous pourrez retrouver tout ça sur le site salutlesdesigners.lunaweb.fr. Salut !
[Musique]