Contraste et perception des couleurs : l’APCA comme future méthode de calcul ?
Vous est-il déjà arrivé de douter du résultat d’un rapport de contraste entre deux couleurs ?
Si oui, rassurez-vous, ces questionnements ne viennent pas de nulle part et il est possible que les choses changent dans les années à venir.
Publié le 29 septembre 2025
En tant que designer, il m’est arrivé de m’interroger sur le résultat de certains tests de contrastes entre deux couleurs. L’exemple me venant tout de suite en tête est l’association orange et blanc. La plupart du temps, la combinaison de ces deux couleurs ne passe pas les tests et il est souvent nécessaire de modifier le orange pour tirer vers un marron peu esthétique, ou de remplacer le blanc par du noir.
Néanmoins, même si je préfère suivre les recommandations officielles, je dois avouer que j’ai souvent du mal à me faire à l’idée qu’un texte noir sur fond orange est plus lisible qu’avec un texte blanc. C’est une remarque que je peux d’ailleurs partager avec les membres de mon équipe et mes clients. Dans ce cas de figure, si le orange est une couleur imposée par la charte graphique avec laquelle je travaille, je décide plutôt d’utiliser ce orange sur des éléments graphiques non porteurs d’informations. Pour les éléments porteurs d’informations, je préfère proposer des combinaisons de couleurs qui passeront les tests et qui me semble ok en termes de perception. Ce genre de cas est connu et je vous recommande cet article de Ericka O’Connor qui illustre bien la problématique.
Ce genre d’expérience m’a donc souvent interrogé sur la fiabilité du calcul du contraste proposé par le WCAG 2.0 et il est possible que cela ne vienne pas de nulle part. En effet, il y a quelques années j’ai entendu parler d’une nouvelle méthode de contraste nommée APCA (Advanced Perceptual Contrast Algorithm). Cette nouvelle méthode promet un système de calcul plus fiable et plus précis permettant de mieux prédire les contrastes entre deux éléments. Je vous raconte un peu son histoire.
D’où vient cette nouvelle méthode ?
Tout est parti d’un ticket ouvert sur le github du W3C par un certain Andrew Somers de Myndex Technologies en avril 2019. Le ticket s’intitule “Contrast Ratio Math and Related Visual Issues #192” (traduction : Calcul du rapport de contraste et problèmes visuels associés #192) et critique le calcul de contraste WCAG 2 en expliquant que certains textes restent difficiles à lire malgré des rapports de contraste conformes.
L’auteur propose donc de remédier à ce problème en exposant son problème à partir de plusieurs exemples. Depuis, le ticket en question a été énormément commenté et édité pour être mis à jour petit à petit au fil des échanges et des recherches d’Andrew Somers. Si vous êtes curieuse ou curieux, vous verrez que la plupart des échanges sont très détaillés et Andrew a pris le temps de revenir avec précision sur les remarques et interrogations de chaque personne ayant contribué.
Qui est Andrew Somers ?
Faire la démarche de revenir sur le calcul des contrastes m’a d’abord interrogé sur la légitimité et la fiabilité de l’auteur de ce ticket. Néanmoins, je me suis assez vite rassuré concernant le sérieux de cet auteur. Andrew Somers est un professionnel de l’image disposant de plus de 35 ans d’expérience dans l’industrie cinématographique et télévisuelle hollywoodienne et a construit son expertise à partir d’une formation à la fois d’ingénieur et d’artiste. Il a dédié une grande partie de sa carrière à travailler sur la couleur et sur tout ce qui concerne l’imagerie numérique.
En dehors de son parcours professionnel, il faut savoir qu’Andrew est directement concerné par le sujet car il a développé une cataracte précoce et est déclaré comme aveugle de l’œil droit avec une faible vision de l’œil gauche. Il a commencé à s’intéresser au calcul du contraste du WCAG 2 en faisant des recherches pour la rédaction d’un livre (toujours en cours d’écriture) sur la théorie moderne des couleurs. En creusant un peu et en prenant le temps de faire des recherches, il a donc soumis ce ticket sur Github de façon à attirer l’attention des profils experts du milieu. Depuis, il a été intégré comme expert invité au W3C et son approche des contrastes fait partie du grand chantier de la 3ème version du WCAG.
Qu’est ce qui pose problème avec le calcul actuel ?
Lors de ses premières recherches, Andrew s’est rendu compte que le calcul actuel n’était pas bon et qu’il ne tenait pas suffisamment compte de la réalité et des besoins des personnes en situation de handicap visuel. Dans son post initial il a fourni quelques exemples visibles ci-contre en expliquant que de nombreuses paires de couleurs considérées comme ok (avec un rapport de contraste à 4.5:1) sont en réalité difficiles à lire, tandis ce que toutes les paires marquées en « FAIL » (traduction : Échec) sont plus faciles à lire alors qu’elles présentent un contraste de perception plus élevé.
Selon son expertise, le calcul initial ne tient pas suffisamment compte de la perception humaine et certaines normes utilisées pour la création de ce calcul semblent obsolètes.
L’œil humain ne fonctionne pas comme une machine, le contraste n’est pas binaire, ce n’est qu’une perception qui s’adapte à certains contextes. Le schéma ci-contre illustre bien l’illusion de la perception de contraste que peut produire notre cerveau.

“Sur cette illustration, les deux points oranges émettent exactement les mêmes « couleurs » sur votre écran, mais la perception que vous pouvez avoir est différente. Si ces images sont souvent qualifiées d’illusions d’optique, celles-ci sont en réalité des illusions neurologiques : elles sont littéralement le fruit de notre cerveau, même si nous voulons y croire.”
Source : The Realities And Myths Of Contrast And Color by Andrew Somers – Smashing Magazine

Quantifier la perception visuelle
Dans ses explications, il soulève l’importance du contexte et de la luminance de chaque élément analysé. Selon lui, l’une des solutions à ce problème se trouverait principalement sur cette luminance comme base de calcul. La luminance est une grandeur permettant de quantifier la perception visuelle provenant d’une surface.
Comme je le disais, Andrew Somers évoque également le contexte dans le lequel nous percevons la luminance de deux éléments. Concrètement, la luminance d’un élément coloré n’est pas fixe, elle dépend de plusieurs choses. Prenons l’exemple d’un texte sur un fond coloré :
- La taille d’un caractère et la graisse utilisée va avoir un impact important en termes de lisibilité. Aujourd’hui, le calcul du WCAG 2 propose 2 niveaux d’exigences pour le texte : un niveau plus exigeant (4.5:1) pour les caractères de moins de 24px et un niveau moins exigeant (3:1) pour ceux de plus de 24px. Pour les caractères en gras, les exigences passent de 24px à 18,5px.
- La luminosité de la couleur de fond va également modifier le rapport de contraste entre deux éléments. Concrètement une couleur claire sur un fond foncé aura un rapport de contraste différent si nous inversions le rôle de ces deux valeurs. Actuellement, le résultat que donne le calcul du WCAG2 ne tient pas compte du rôle de chaque couleur. Autrement dit : le résultat du calcul du contraste actuel ne tient pas compte du fait qu’une couleur soit la couleur de premier plan ou d’arrière plan.
En dernier lieu on peut aussi parler des facteurs plus difficilement mesurables comme la qualité de l’écran d’affichage, la luminosité de l’environnement dans lequel nous nous trouvons, et évidemment les potentielles déficiences visuelles des utilisateurs. Pour cela il serait nécessaire de poser des hypothèses de référence car chaque situation est différente.
Quelle solution est proposée pour améliorer le calcul actuel ?
Pour régler les problèmes exposés plus haut, Andrew a travaillé avec Myndex research à la conception de l’APCA (Advanced Perceptual Contrast Algorithm). Il s’agit d’une nouvelle méthode de calcul s’appuyant sur des connaissances plus actuelles de notre perception des couleurs. Ces connaissances s’appuient sur les recherches fondamentales évaluées par des pairs comme Whittaker, Bailey, Lovie-Kitchin, G. Legge et d’autres.
Ce calcul se concentre plus précisément sur l’apparence des couleurs présentes sur un écran RVB rétroéclairé et prédit les besoins des utilisateurs en termes d’accessibilité et de lisibilité.
Il est important de noter que son fonctionnement est assez différent du calcul actuel que nous pouvons utiliser en conception. Tout d’abord, passons en revue les points similaires :
- Il est toujours question d’analyser deux couleurs : une couleur de fond et une couleur de premier plan : du texte par exemple.
- Le calcul fourni un résultat qui prédit si la combinaison des deux couleurs est suffisamment contrastée ou pas.
- La notion de taille est importante puisqu’elle influe sur le contraste affiché.
À présent, voyons les différences que nous pouvons observer avec le calcul actuel :
- Pour l’APCA le contexte a une importance toute particulière. Comme dit précédemment : une couleur claire sur un fond foncé aura un rapport de contraste différent lorsque le rôle de ces deux valeurs est inversé. Pour illustrer cela, les deux schémas ci-dessous montre un résultat différent pour la même association de couleur mais dans des contextes différents.
- Pour déterminer ce qui clair de ce qui est sombre : un contraste de luminosité est calculé entre 0 et 106 pour un texte foncé sur fond clair et entre 0 et -108 pour un texte clair sur fond foncé.
- Les résultats sont beaucoup plus fins : la graisse et la taille d’un caractère pourront totalement changer les résultats d’un rapport de contraste.

Des résultats différents
Le dernier point à prendre en compte est que comme cet algorithme est différent, certains tests de couleurs considérés comme ok pour le WCAG2 ne le seront pas pour l’APCA, mais l’inverse est également possible.
La question alors se pose, pouvons-nous utiliser l’APCA dès maintenant ? Hélas, pas vraiment.
Comment utiliser l’APCA dans ses projets ?
L’APCA est une méthode encore en bêta et elle ne pourra être implémentée officiellement qu’après une évolution majeure du WCAG, à savoir la version 3. Il est malheureusement peu probable que cette 3ème version sorte dans les mois à venir car le travail est toujours en phase d’exploration. Pour l’instant, une version préliminaire a été publiée le 12 décembre 2024 mais elle n’a rien d’officiel et est amenée à évoluer considérablement dans les mois et années à venir. Les ambitions sont importantes : le WCAG 3 proposera une structure et un modèle de conformité totalement différent ainsi qu’une portée d’application plus large.
Qu’en est-il pour la France ?
Pour évaluer l’accessibilité, nous nous basons en France sur le RGAA. Ce référentiel (en version 4.1.2 à l’heure où est écrit cet article) base son calcul des contrastes sur celui du WCAG. Cela veut dire qu’un rapport de contraste conforme pour l’APCA mais invalide pour le calcul actuel ne sera pas considéré comme conforme. C’est dommage mais il existe une solution pour embarquer l’APCA sans déroger à la règle du WCAG. Cette solution s’appelle Bridge PCA et son calcul est conçu pour respecter l’ancien critère de réussite du WCAG 2 tout en le durcissant sur le modèle de l’APCA. C’est donc une bonne solution si vous souhaitez améliorer considérablement la lisibilité de votre interface sans déroger aux règles établies.
Néanmoins et il faut le savoir, cela limitera encore plus les combinaisons de couleurs accessibles.
Mon conseil serait de l’utiliser notamment pour la mise en œuvre d’un dark mode. Les résultats des rapports de contraste des textes clairs sur fonds sombres constituent la plus grande faiblesse du calcul du WCAG 2 : utiliser Bridge PCA permettrait donc d’améliorer grandement la lisibilité de votre dark mode.
Quelques sources pour aller plus loin
- Un article détaillé d’Andrew Somers sur les mythes et la réalité des contrastes et de la couleur : The Realities And Myths Of Contrast And Color by Andrew Somers – Smashing Magazine
- L’interview d’Andrew Somers par Design Domination : How APCA Changes Accessible Contrast With Andrew Somers
- L’article de Ericka O’Connor retraçant les problèmes de perception que nous pouvons avoir avec la couleur orange : Orange You Accessible? A Mini Case Study on Color Ratio
- Introduction à l’APCA par Myndex Research
- La dernière version du calculateur de contraste de l’APCA
- Bridge PCA pour utiliser l’APCA sans déroger à la règle du WCAG 2
